« Une société en devenir »

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L’Avenir a décidé de reproduire un texte rédigé par Raphael Pidjot dans l’un des tomes de la collection «Chroniques Kanak», un texte qui conserve toute son actualité en tordant le cou à certaines idées reçues et en offrant toujours des perspectives…

À l’aube du troisième millénaire et de la mondialisation des échanges, comment les sociétés traditionnelles, telle la société kanak, peuvent-elles tirer leur épingle du jeu et assurer leur survie sociale ? Jean-Marie Tjibaou disait : « Notre but est d’affirmer les richesses de nos propres modèles et de laisser grand ouvert pour nous, l’éventail des choix culturels permettant aux gens de construire une personnalité ».

Aujourd’hui, la société kanak est confrontée à une double contrainte, celle de s’émanciper dans son environnement propre et de s’insérer dans la mondialisation, sous peine d’une marginalisation accrue. 

Ce pari est rendu complexe, car l’uniformisation des systèmes de valeurs à l’échelle de la planète s’impose à tous et partout. 

Toute société qui se soumet à l’assistanat où à la dépendance extérieure est vouée à l’échec ; a fortiori, celle qui maîtrise ses leviers économiques et négocie ses interdépendances est une société en devenir. De ce point de vue, l’Accord de Nouméa offre un cadre dynamique qui peut faciliter les mutations économiques, sous réserve que le discours se traduise dans les faits et que l’intérêt général des populations soit bien compris. 

La première mutation à faire valoir est dans les mentalités, dans la vision de l’autre. 

Sait-on que des technologies éprouvées, telle la culture à grande échelle sur billons d’ignames, celle des tarodières en terrasses ou encore la construction de grandes pirogues à balancier, existaient avant l’épopée coloniale ? 

Contrairement à une idée préconçue, les Kanak ne vivaient pas de cueillette, mais pratiquaient une économie domestique, dont le système d’échanges répondait aux besoins de leur organisation politique, sociale et culturelle. 

De nos jours, la production vivrière reste vivace dans le milieu kanak. L’appropriation des moyens de production, le produit du travail est à l’initiative de l’individu qui évolue en compétition à l’intérieur du groupe, non pour acquérir une richesse matérielle, mais pour affirmer son identité et entretenir le «capital relation». 

Un mécanisme de redistribution, qui fait intervenir un circuit relationnel complexe dans les rapports des individus à l’intérieur de leurs groupes d’appartenance (familles élargies, clans, chefferies… ), est toujours perceptible à l’occasion des cérémonies coutumières. 

En soi, l’économie kanak n’est pas une économie de type collectiviste, mais une économie de type marchande bâtie autour d’un réseau de solidarité. 

Les schémas stéréotypès, qui ont fondé toutes les politiques interventionnistes, tel le FADIL, ou qui considèrent la culture kanak inapte à l’économie marchande, n’ont plus lieu d’être. 

La preuve en est que lorsqu’il a été décidé par la SOFINOR de créer des sociétés en partenariat avec les populations locales, regroupées au sein de SARL ou de Sociétés anonymes, les achats d’actions ont été faits au libre choix par les individus, sans qu’il y ait opposition du groupe. Plus de 1 000 petits porteurs se sont ainsi engagés, représentant une population d’environ 2 500 personnes en province Nord, soit près de 15 % de la population adulte provinciale. 

Cette dynamique participative n’a en aucun cas été un frein au développement de ces entreprises et s’avère être un facteur d’émulation, propice à l’émergence d’un esprit d’entreprise.

La culture kanak n’est donc pas incompatible avec le monde de I’entreprise ; encore faut-il que les préjugés passéistes soient rangés aux oubliettes et que chaque acteur économique s’attelle à réfléchir sur les mesures adéquates permettant le développement d’entreprises compétitives (identification des personnes-ressources, formation, assistance technique et financière rapprochée… ). 

Le défi que la société kanak doit aujourd’hui relever est de s’affranchir de l’histoire coloniale et de son œuvre réductrice, afin de prendre une part active à l’économie de marché et de s’émanciper avec ses spécificités culturelles. 

Pour que le décollage économique kanak devienne réalité, le rééquilibrage ne doit plus être considéré sous ses seuls aspects géographiques et institutionnels, ni demeurer un vœu pieux ou l’éternel sujet des discours mondains. Il convient de lui donner un véritable contenu. 

Aujourd’hui, il n’existe aucune  entreprise kanak d’envergure à Nouméa, considérée comme chasse-gardée par les tenants de l’économie de comptoir. Dans la logique de tout investisseur, Nouméa est le lieu de prédilection où les Kanak peuvent se confronter à la libre entreprise, s’imprégner de ses rouages et propulser une dynamique de développement. 

Si l’on part du principe que la volonté d’ouvrir un espace réceptif à l’insertion des Kanak dans l’économie existe bel et bien dans le dispositif de l’Accord de Nouméa, alors ouvrons les portes de la capitale ! 

Enfin, une réflexion sur le foncier doit être menée de concert par les institutions coutumières et les pouvoirs politiques pour répondre aux impératifs économiques, tout en tenant compte de la relation particulière qu’entretient le Kanak à la terre. 

Il y a urgence à concevoir le cadastre coutumier, à proposer des solutions qui concilient à la fois le caractère inaliénable, incessible, incommutable et insaisissable des terres coutumières et la nécessité d’octroyer des garanties réelles aux promoteurs de projets et aux organismes qui les financent. 

L’Accord de Nouméa prévoit la mise en place des lois du pays qui devront régir les terres coutumières et définir les relations entre les propriétaires fonciers coutumiers et les futurs exploitants. C’est une condition sine qua none pour que les revendications au titre du lien à la terre s’inscrivent dans un cadre juridique stable, tout en favorisant le développement durable. Enfin, il n’existe pas de meilleur discours que celui que l’on pratique ; c’est ce que nous ont toujours enseigné nos anciens, qui concevaient certainement la « mutation » comme un phénomène traduisant le caractère vivace et vivant des relations sociales à l’intérieur des groupes humains. Après tout, le contexte a peut-être changé depuis qu’un certain James Cook aperçut à l’horizon le pays Hoot Ma Waap, mais la donne demeure la même.

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Dans : Analyses

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L’Avenir Calédonien est la publication officielle de l’Union Calédonienne. C’est, très probablement, une des plus vieilles publications de Nouvelle-Calédonie car les premiers numéros sont parus peu de temps après la création du Mouvement en 1953. Bien que paraissant de manière irrégulière, plus de 1050 éditions de l’Avenir Calédonien ont jalonné l’histoire du plus ancien parti de Nouvelle-Calédonie.

INTRODUCTION DE L'AVENIR AOÛT 2016

NOTRE INDÉPENDANCE SERA VIABLE

Avoir une indépendance viable, signifie pour un pays, être en capacité de disposer des moyens financiers qui lui permettront de faire face à ses obligations : permettre aux citoyens de satisfaire leurs besoins fondamentaux, entretenir une administration publique performante, créer les conditions pour un développement durable et dynamique. Notre pays fait face à cela depuis longtemps et sera en mesure d’y faire face à l’avenir...
Après les années de propagande des partis anti-indépendantistes, de la télévision d’Etat, des représentants de l’Etat eux-mêmes et le succès d’une chanson populaire « c’est la France qui paie », beaucoup de Calédoniens ont fini par se laisser influencer par l’idée que notre pays est très dépendant financièrement de la France… Parfois, on entend même des affirmations tellement erronées qu’elles frisent le ridicule : « c’est la France qui paye les médecins et notre système de santé » ou « c’est la France qui alimente le budget de la Nouvelle-Calédonie et des provinces ». Voilà le résultat de cette bonne vieille habitude de la droite anti-indépendantiste : désinformer et entretenir un discours de peur pour empêcher les Calédoniens de connaître la vérité…

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